mardi 20 mars 2012

Pour une critique radicale des fermetures de classes

Le risque est grand de voir les cortèges de parents défendant l’école ou la classe de leurs enfants devenir un nouveau marronnier de l’actualité hivernale. Cette folklorisation est certainement recherchée par les promoteurs des contre-réformes à l’œuvre sur le mode : « ces gens-là sont sympathiques mais totalement irresponsables ». Le résultat est connu d’avance : ne se sentent concernés que ceux qui sont concernés. Pour mener des luttes utiles, il faut donc comprendre et faire comprendre la logique politique sous-tendue par ces fermetures. Pour « agir local », il faut « penser global » et « critiquer radical » au sens d’extirper jusqu’à la racine les mauvaises herbes de la désertion des services publics. 

Comme toutes les grandes manipulations, rien n’est caché. Les « orientations » sont définies dans un « schéma territorial des écoles du Jura ». En voici quelques extraits : « A la rentrée 2004, le département comptait 351 écoles publiques, 311 écoles publiques étaient recensées à la rentrée 2009. Le département a connu des fermetures d’écoles mais aussi des créations de pôles scolaires concentrés ainsi que des fusions d’écoles maternelles et élémentaires au sein d’une même commune. Ces dispositifs ont permis d’instaurer une meilleure dynamique pédagogique, ont contribué à réduite l’isolement par des projets communs et ont favorisé la mutualisation des équipements et des matériels. Cette évolution était nécessaire, au regard des enjeux associés à la maitrise du socle commun de connaissances et de compétences (…) Le maillage départemental des écoles est toujours caractérisé par une extrême dispersion des petites structures. Cette situation présente de réels inconvénients : manque d’émulation pour les élèves, travail en équipe difficile pour les professeurs, repères insuffisants pour l’évaluation des élèves. (…) Il convient de privilégier les structures de 6 à 8 classes au sein de pôles scolaires. » 

Voilà donc les objectifs de l’Education nationale pour le Jura. N’ayons aucune crainte d’inégalité à terme, cela doit être la même politique dans tous les autres départements de France. Le Jura n’étant pas une principauté, la politique de l’Education nationale reste nationale et elle a deux angles d’attaque pour faire accepter ces contre-réformes : le pédagogisme et l’expertise technocratique. Le tout a un but caché : faire des économies budgétaires sur le dos de l’Ecole. 

Grâce à quelles manipulations, les hiérarques de l’Education nationale croient-ils nous convaincre que la grande école à 15 km apprendra mieux à lire, écrire et compter que l’école du village ? A-t-on constaté dernièrement une amélioration sur le front de l’illettrisme suite à la fermeture massive d’écoles rurales ? Quant à la dernière lubie pédogagiste sur le travail en équipe des professeurs, il relève une fois encore plus de l’idéologie punitive contre les professeurs que de l’ambition pour les élèves. Tout cela n’est qu’un emballage de faux-semblants destinés à leurrer le gogo. Le ministère de l’Education nationale est bien devenu celui des marchands de sommeil ! 

L’avenir orwellien qu’il décide est donc tracé : le modèle des écoles maternelles et primaires est donc…le collège ! Une école (un « pôle scolaire » en novlangue) par canton, c’est l’idéal pour l’administration de l’Education nationale. Autant le dire clairement et que les parlementaires qui votent le budget de l’Etat assument leurs choix politiques ! Qu’ils aillent expliquer à leurs électeurs ruraux que leurs enfants de deux ou trois ans devront prendre le bus matin et soir, manger à la cantine (pour ceux qui en auront les moyens, les autres feront sans doute un régime hypo-calorique dans le cadre d’un programme de lutte contre l’obésité !!) et donc passer plus de 12 heures par jour hors de chez eux. Quelle modernité ! 

Budgétairement, puisque seule compte cette entrée, l’Etat ferme les écoles et demandent aux communautés de communes de construire et d’entretenir les « pôles scolaires » et aux Conseils généraux de financer les transports scolaires, avec une économie non négligeable en temps d’austérité européenne généralisée qui ne déguise en fait qu’un transfert de charges de l’Etat vers les collectivités qui, elles, n’ont pas droit au déficit. 

Bref, quand une société préfère embaucher des chauffeurs de bus plutôt que des instituteurs, on peut douter de son dynamisme, on peut même craindre son déclin. 

Jean-Philippe Huelin 
Essayiste, co-auteur de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011) 
Tribune publiée sur le site "27 par classe"

jeudi 2 février 2012

Contre la suppression de l'histoire-géographie en Terminale S

« Les élèves sont français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu'est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels droits leur impose la souveraineté de la nation. » C’est ainsi que Jean Jaurès s’adressait le 15 janvier 1888, dans les colonnes de la Dépêche de Toulouse, aux instituteurs de son temps. Comprendre le monde, transmettre des connaissances et former des citoyens sont encore aujourd’hui les principales missions des professeurs de la République. Ils tentent de le faire contre l’air du temps et parfois contre un pouvoir politique qui tourne le dos à l’exigence républicaine.

La réforme du lycée, décidée par le gouvernement en 2009 et appliquée aujourd’hui, en est un douloureux exemple. Elle a en effet supprimé l’histoire-géographie du tronc commun en Terminale scientifique qui, rappelons-le, accueille 50% des effectifs des sections générales. Cette réforme a donc nécessité une refonte du programme d’histoire-géographie en Première.

Il est devenu nécessaire de faire dans la seule année de Première ce que l’on faisait auparavant en deux ans. L’enseignement est ainsi dénaturé. La chronologie, pourtant essentielle à la compréhension de l’histoire, est rendue impossible par un nouveau programme thématique qui demande d’étudier la Shoah avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir ! Ainsi, un élève de Terminale scientifique n’étudiera plus l’histoire de la Vème République après 1962 ni les évènements ayant conduit à la situation actuelle au Proche et Moyen-Orient, ni l’histoire et la géographie des Etats-Unis au XXème siècle, ni l’Asie du Sud-est en géographie. Ce sont des outils indispensables à l’honnête-homme citoyen du XXIème siècle qui manqueront cruellement à nos élèves, nos futurs concitoyens.

Si les promoteurs de la réforme voulaient clarifier les filières au lycée, ils ont raté leurs cibles. Loin de n’être qu’une discipline littéraire, l’histoire-géographie est un outil pour comprendre le monde contemporain. Que penser en pleine crise économique, financière et sociale, celle dans laquelle nous vivons depuis 2008, de la quasi suppression de l’enseignement de la crise de 1929 dans les programmes ? C’est donc bien l’esprit critique et les humanités que l’on attaque une nouvelle fois.
Quelle incohérence d’ailleurs à supprimer en Terminale une discipline dont la maîtrise est nécessaire pour passer les concours d’entrée dans la plupart des grandes écoles en fin de Terminale ! Ne serait-ce pas une façon à peine masquée de l’Education nationale d’encourager ces élèves qui veulent passer ces concours à recourir à des écoles préparatoires privées dont les frais sont prohibitifs pour les élèves issus des couches populaires ?

Cette contre-réforme ne concerne pas que les professeurs d’histoire-géographie et leurs élèves. Je déteste tout corporatisme et n’y tomberai pas encore cette fois. De tout temps, quand un pouvoir politique attaque l’histoire-géographie ou la philosophie, c’est pour mettre au pas la société, pour empêcher le citoyen de se forger les outils qui lui permettent de rester libre, pour l’enfermer dans une complexité du monde qui le dépasserait et que seuls les « beaux esprits » pourraient percer. Le citoyen passif n’est pas le fruit d’une École républicaine. Il est donc du devoir de tous les citoyens de refuser cet assujettissement.

Cette mise au pas est d’autant plus insoutenable quand elle vient d’un pouvoir politique qui avait fait du retour à la chronologie son ambition ! Depuis, on a pu constater que, de Domrémy au plateau des Glières, l’histoire n’était en fait qu’un instrument au service d’une visibilité médiatique. L’histoire instrumentée pour convenance personnelle ou pour voter des lois mémorielles qui satisfont telle ou telle communauté n’est plus une discipline historique émancipatrice ; c’est un carcan qui enferme la pensée du sous-citoyen-téléspectateur.

Finalement, au-delà de ces considérations générales, nous le constatons chaque jour, cette réforme rend le programme moins intelligible à nos élèves et cela reste notre première préoccupation. Lors des États généraux de l’histoire et de la géographie tenus le samedi 28 février à Paris, l’association des professeurs d’histoire et de géographie a interpellé les candidats à l’élection présidentielle sur cette question. Leur position sera étudiée à la hauteur de l’enjeu.

Jean-Philippe Huelin, professeur d’histoire-géographie au lycée Jean-Michel de Lons-le-Saunier et coauteur de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011)

mercredi 21 décembre 2011

mercredi 13 juillet 2011

Primaire : pour en finir avec la «prolophobie»

En désaccord avec la fondation Terra Nova qui ignore la géographie sociale française en conseillant à la gauche d'abandonner les couches populaires, Gaël Brustier - proche d'Arnaud Montebourg - et Jean-Philippe Huelin estiment que la primaire du PS peut révéler l'existence d'une véritable coalition sociale majoritaire.

Les primaires ont une vertu fondamentale : s’adresser à l’ensemble du pays non seulement pour désigner un candidat, pour définir un projet mais également pour changer la stratégie électorale de la gauche. Au-delà des rebondissements de la campagne, la gauche a l’occasion d’opérer un réalignement électoral conforme à ses valeurs et aux attentes du pays.

Dès l’instant où les partis ont décidé de cesser d’être des consciences collectives, il fallait changer d’organisation. Les primaires sont un chemin vers la conscientisation d’un plus grand nombre de Français, elles ont représenté et représentent le meilleur moyen de faire se lever un imaginaire alternatif à celui des droites dans notre pays. Les critiques des primaires sont souvent inopérantes car elles se fondent sur une conception du parti qui précisément n’existe plus. Le vieux parti hérité de la section des piques de la Révolution, à la fois conscience collective et outil de cette conscience collective, a bien souvent sombré. Il n’existe plus qu’en apparence et rassemble souvent des supporters parfois moins politisés qu’une bonne part de la société (il suffit de contempler le lip-dub UMP paru l’an passé).

Reconnaissons à la dernière publication de la fondation Terra Nova le mérite d’avoir posé à la gauche une question stratégique déterminante pour l’élection présidentielle de 2012 comme pour sa capacité à gouverner dans la durée. Cette note stratégique assume – ou avalise – avec un fond d’honnêteté une stratégie pourtant perdante. Elle théorise les conséquences du tournant néolibéral opéré, mais jamais revendiqué, par le PS en 1983. Terra Nova a donc publié une sorte de « Bad Godesberg stratégique ».

Le refrain des sociaux-libéraux les plus assumés est simple : ne servant plus les intérêts des couches populaires, la gauche ne doit plus leur mentir et aller chercher ses voix chez les classes plus favorisées qui ont fait ses derniers succès électoraux… obtenus dans des contextes d’abstention massive.

Cette stratégie là fait l’impasse sur la réalité de la géographie sociale française, électoralement objectivée le 29 mai 2005 et dans laquelle la droite s’est fondue le 6 mai 2007. La ligne de front politique passe à la fois par le Nord-est et par les zones périurbaines. C’est là que c’est opéré un réalignement électoral qui a porté la droite au pouvoir. C’est aussi là que les conséquences de la mondialisation atteignent un point d’incandescence préoccupant.

Abandonner ouvriers et employés (qui sont majoritaires en France), concéder les seniors à la droite (dans un pays relativement vieillissant) a pour corollaire de miser sur l’abstention. C’est là le grand non-dit de la note de Terra Nova mais c’est aussi le pari d’une certaine gauche, qui ne se donne pas les moyens de la conquête du temps long. Ce non-dit se fonde néanmoins sur une réalité, maintes fois démontrée par le géographe Christophe Guilluy : la gauche ne gagne les élections que quand les classes populaires ne se déplacent pas. Pour autant, sommes-nous certains que la gauche va pouvoir répondre durablement aux attentes d’un électorat des villes-centres tenté par ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, électorat qui lui se déplace certes pour voter, mais qui manifeste une volatilité certaine ?

Terra Nova théorise a posteriori une stratégie électorale subie plus que voulue par les social-démocraties européennes (et donc française) depuis vingt ans, structurellement perdante, conséquence de choix politiques par rapport à la mondialisation et qui ne permet l’accession au pouvoir que très provisoirement à une gauche incapable d’inverser la droitisation des sociétés occidentales. La preuve par Prodi.

Cette stratégie, appelée dans le cas de Terra Nova « France de demain » mais qui prend aussi l’apparence fantasmagorique des « classes moyennes », est perdante car minoritaire. Cette coalition sociale associant « les diplômés, les jeunes, les minorités, les quartiers populaires et les femmes », outre qu’elle additionne des pommes et des poires, ne permet aucunement d’avoir une coalition sociale majoritaire sur laquelle une gauche de transformation sociale puisse s’appuyer dans la durée. Terra Nova omet, dans sa référence à Obama, de dire que les stratèges démocrates ont parfaitement intégré que les Démocrates ne domineraient dans la durée que s’ils parvenaient à reconquérir la « majorité oubliée » : les cols bleus, la working class, délaissée depuis quarante ans par le Democratic Party. Avec la stratégie de Terra Nova, on abandonnerait d’ailleurs le moteur stratégique de la gauche qui est le « front de classe », variante du bloc historique théorisé par Gramsci, le combat pour l’hégémonie culturelle, condition à la prise du pouvoir, et la volonté transformatrice sur la société. Que resterait-il donc à une gauche qui oublierait ses électeurs, son histoire et plus encore sa mission historique ?

Le grand impensé de la gauche française qui lui permettrait de sortir de l’impasse apparente qu’elle connait est donc la géographie sociale née de la mondialisation néolibérale. Comment prétendre faire une note de stratégie électorale en oubliant que la gauche n’est majoritaire que dans les centres des villes et qu’elle perd du terrain à mesure que l’on s’en éloigne ? Il y a une France des perdants de la mondialisation à qui l’accès aux villes et devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? Est-ce un hasard si ce sont surtout des ouvriers et des employés (qui sont d’ailleurs souvent mariés et qui pèsent beaucoup plus qu’un quart de la population active !) ? Une certaine prolophobie empêche de voir que les solutions à apporter sont de deux ordres : économiques et sociales d’une part, culturelles et identitaires de l’autre. C’est la force de l’idée de démondialisation, portée par Arnaud Montebourg, que de répondre à l’un et à l’autre.

Une coalition sociale majoritaire existe pour la gauche ; elle se définit par le rapport à la mondialisation, mais aussi à la démocratie et à l’égalité, à l’autorité de l’Etat et à la volonté politique face aux marchés. C’était une bonne part de la recette victorieuse de 1981, occultée par les commémorations sirupeuses du 10 mai dernier... Elle rassemblerait les ouvriers et les employés, périurbains et ruraux, l’autre gauche des centres-villes (c'est-à-dire les jeunes diplômés précarisés et les banlieues) et tous ceux qui aspirent dans les couches plus favorisées à voir notre pays retrouver le chemin d’un vrai progrès. Nos concitoyens possèdent une partie de la solution. Ils pourront choisir, s’ils le souhaitent, lors des primaires d’octobre prochain un socialisme de transformation, fortement républicain. A nous, collectivement, de leur faire percevoir l’importance de leur choix.

Jean-Philippe Huelin, & Gaël Brustier, co-auteurs de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin Editeur, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011)

Marianne2, Mardi 12 Juillet 2011

dimanche 26 juin 2011

Bouclier rural à Lamarche

Voici, sur le site de Rénover maintenant 21, le compte-rendu de la réunion de section des cantons d'Auxonne et Pontailler en Côte d'Or à laquelle j'ai participé vendredi soir. Encore un grand merci à mes camarades pour leur invitation !

mardi 21 juin 2011

Pourquoi le berlusconisme pourrait survivre à Berlusconi

La double défaite électorale de Silvio Berlusconi - municipales et référendum - n’entame en rien la vigueur des droites italiennes. Umberto Bossi, le chef de la Ligue du Nord, a profité de la fragilisation du Cavaliere pour exiger ce dimanche 20 juin, à Pontida, site de la kermesse annuelle de son parti, une réforme fiscale et la décentralisation vers le Nord de quatre ministères.

A lire la presse française, après ses revers électoraux des municipales du 30 mai dernier et du référendum de lundi 13 juin, Berlusconi serait proche de la sortie. Nous serions donc au terme d’un épisode politique qui a débuté en 1994 quand le magnat transalpin est devenu le Premier ministre new look d’une Italie engluée dans un affairisme qui finit de détruire la 1ère république italienne. Par abus de langage, certains parlent même de « fin du berlusconisme ». Rien n’est moins sûr tant Il Cavaliere sait, tel le phénix, renaitre de ses cendres. En sus, comme disait Auguste Comte, « on ne détruit que ce que l’on remplace » et l’on voit mal aujourd’hui l’alternative à la droitisation impulsée par Berlusconi.

La gauche italienne n'est pas en mesure de remplacer Berlusconi

Qu’y a-t-il en effet face au berlusconisme ? Une gauche divisée, sans stratégie ni stratège. Rappelons que la gauche italienne est représentée au Parlement italien par le Parti Démocrate (PD), ce dernier avatar du Parti communiste italien qui est hégémonique à gauche, et l’Italie des Valeurs (IDV) d’Antonio Di Pietro. Ce petit parti de centre-gauche s’est rapproché de la gauche plus radicale, absente du Parlement depuis 2008, incarnée par le parti Gauche, Ecologie et Liberté (SEL) où cohabitent communistes et écologistes. Or c’est cette gauche « marginale » qui a remporté les plus grandes victoires aux municipales – Luigi de Magistris (IDV) à Naples et Giuliano Pisapia (SEL) à Milan – et c’est elle qui est à l’origine du référendum victorieux contre l’immunité pénale du Premier ministre, pour l’interdiction du retour au nucléaire et contre la privatisation de l’eau, à l’occasion duquel elle a su s’appuyer sur les associations citoyennes et la « société civile ».

Le Parti Démocrate, sorte de gauche institutionnelle, tente bien de récupérer les récentes victoires électorales mais il pâtit d’une sérieuse défiance dans l’opinion. Ses chefs n’ont rien d’autre à proposer qu’une énième grande coalition électorale qui irait des communistes au centre-droit, comme en 1996 et en 2006. Or il manquerait à cet attelage la clé de voûte naguère incarnée par Romano Prodi, l’homme de la parenthèse au berlusconisme.

La droite italienne est encore majoritaire en Italie

Ce que la gauche italienne n’arrive pas à comprendre c’est la profonde marque (pas seulement publicitaire) que le berlusconisme, fondé sur l’égoïsme et l’hédonisme, a imprimé sur la vie politique. En vingt ans, il a imposé une droitisation qui va bien au-delà d’une simple victoire électorale. C’est pourquoi le berlusconisme pourrait bien survivre à Berlusconi. En effet, dans un contexte politique favorable à la gauche, un récent sondage sur les intentions de vote des Italiens publié dans « la Repubblica » accorde 39% à la majorité parlementaire (le Peuple des Libertés de Silvio Berlusconi et la Ligue du Nord d'Umberto Bossi), 13% au centre-droit (UDC et Fini) et 42.5% à la gauche. La droite est donc encore majoritaire en Italie…

Berlusconi affaibli, Fini provisoirement sur la touche, c’est Bossi, partenaire incontournable de la coalition parlementaire, qui organise donc une nouvelle contestation de l’intérieur à la politique gouvernementale en demandant le transfert symbolique de ministères de Rome vers la « Padanie » et une réforme fiscale qui, ici comme ailleurs, rimerait avec baisse d’impôt…pour les plus riches.

On retrouve ici la fameuse alliance de la conservation et de la contestation, fondement de la droitisation tel que nous l’avons envisagé avec mon complice Gaël Brustier. Et déjà pointe le bout du nez de Giulio Tremonti, ancien du PSI et principal artisan de cette droitisation. Ministre de l’économie de Berlusconi depuis 1994, il s’impose comme une solution de rechange en cas de chute de Berlusconi, voire en successeur officiel pour les élections générales de 2013 si Berlusconi tient jusque-là. Quand on sait que Tremonti pense pouvoir faire sortir l’Italie de la crise politique et économique en réformant l’impôt sur le revenu qui passerait de cinq tranches à trois, on comprend mieux comment fonctionne ce processus dextriste : cette droite-là est un tank qui ne connaît ni la pause, ni la marche arrière...

Jean-Philippe Huelin, Atlantico.fr, 21 juin 2011

dimanche 12 juin 2011

La désindustrialisation de la France continue

Des suppressions d'emploi ont été annoncées chez l'équipementier automobile MBF dans le Haut-Jura (450 emplois), d'autres sont envisagées pour deux sites de PSA à Aulnay-sous-Bois et à Sevelnord. Jean-Philippe Huelin tire la sonnette d’alarme concernant ce phénomène de désindustrialisation.

Il a été annoncé le 31 mai 2011, la suppression de 199 des 450 emplois de l’équipementier automobile MBF Technologies à Saint-Claude dans le Haut-Jura. Cette usine, plus connue localement sous son nom historique, Manzoni-Bouchot (MB), est le dernier reliquat d’un groupe né dans cette même cité après la Seconde Guerre mondiale. L’usine a une activité de fonderie d’aluminium sous pression et d’usinage de pièces pour l’automobile, en particulier pour le voisin sochalien Peugeot et pour Renault. L’usine est passée de plus de 800 personnes en 2007 à 450 aujourd’hui et donc 250 demain.

Ce pourrait être à terme une fermeture d’usine de plus, celle d’une entreprise familiale tombée en 1999 dans la financiarisation de l’économie avec son rachat par un groupe financier suisse puis dans les griffes de l’externalisation de Peugeot à qui MB rachète la fonderie de Villers-la-Montagne en 2002. Tout aurait pu s’arranger avec la reprise de la branche fonderie par un concurrent français, le groupe Arche, en 2007, mais ce ne fut pas le cas.

Aujourd’hui en effet, ces licenciements portent en eux un symbole et un signal d’alarme. Le symbole tient dans la désindustrialisation d’un bassin d’emploi, le deuxième en Franche-Comté (elle-même première région industrielle de France), qui se situe dans une très vieille région industrielle, loin des grandes villes. Saint-Claude est une sous-préfecture de 11 000 habitants au cœur d’une zone rurale, d’un parc régional et d’un bassin de vie qui a perdu 10% de ses emplois entre 1999 et 2007.

Mais il y a deux autres informations tombées ce jour qui mettent en perspective ce désastre industriel pour ce secteur du Jura et qui au-delà de lui sont un véritable signal d’alarme. La première information est le projet de fermeture du site PSA d’Aulnay-Sous-Bois. Pour le groupe français PSA, cela doit correspondre à une volonté de rattraper son concurrent français qui le devance encore en matière de délocalisation : Peugeot affiche 37,2% de véhicules assemblés en France, Renault n'en a produit que 26,4%. Dans ces conditions, nul doute que la pression à la délocalisation soit très forte sur les sous-traitants de Peugeot ! Il faut ajouter que Renault a pris de l’avance en faisant tourner à plein régime la fonderie de Dacia en Roumanie…

La seconde information est le montant du déficit de la balance commerciale française qui a atteint en avril 2011 plus de 7 milliards d’euros. Notons que parmi les causes de l’accentuation de ce déficit vient le repli de 1.5% des exportations industrielles dû à la baisse des ventes d’équipements automobiles.

Qui peut aujourd’hui encore nier le lien entre désindustrialisation, délocalisation, appauvrissement et chômage ouvrier ? On ne peut plus seulement proposer au monde ouvrier, comme l’a fait avec courage le Conseil Régional de Franche-Comté, des formations qualifiantes en attendant la reprise. La crise financière de 2008 a bon dos et sert de prétexte à une désindustrialisation beaucoup plus profonde. Il s’agit donc de s’attaquer aux racines du processus. Rôle de l’euro, mesures de protectionnisme à l’échelle continentale, combat pour la « made in France », valorisation des savoir-faire ouvriers, tels sont entre autres, les vrais sujets sur lesquels on attend les candidats aux primaires. A eux de nous convaincre que le futur président de la République pourra s’opposer à la désindustrialisation de notre pays ! Qu’ils viennent l’expliquer aux ouvriers de Manzoni-Bouchot à Saint-Claude, on saura les écouter.

Jean-Philippe Huelin - Tribune | Dimanche 12 Juin 2011

mardi 7 juin 2011

Après le Portugal, il faut un état d'urgence idéologique à gauche!

Sur vingt-sept pays européens, plus que cinq sont aujourd'hui dirigés par la gauche, dont trois par coalition. Face à la percée des partis de droite en Espagne et surtout au Portugal, Jean-Philippe Huelin, professeur de géographie et militant socialiste, appelle à un renouveau de la social-démocratie européenne.

Nouvelle élection et donc nouvelle défaite pour la gauche européenne. José Socratès n’est qu’un nom de plus sur la liste des valeureux chefs de gouvernement socialiste ou social-démocrate européen vantés par les élites européennes avant d’être battus par leur propre peuple. Avec près de 38% des voix, son challenger conservateur, le bien-nommé Parti social-démocrate portugais a remporté 105 sièges dans la chambre monocamérale qui en compte 230. Allié au Centre démocratique et social qui a obtenu 24 sièges pour 12% des voix, la droite conservatrice a donc une confortable majorité qui va lui permettre de mettre en place des plans de rigueur encore plus rigoureux que ceux de José Socratès. Le futur premier ministre, Pedro Passos Coelho, s’est d’ailleurs déclaré « absolument lié » aux termes du dernier plan d’austérité élaboré par l’UE et le FMI.

Après les victoires municipales et régionales des droites espagnoles il y a quinze jours seulement, nous assistons donc à un printemps droitiste ibérique dont on peut déjà tirer au moins trois leçons :

1) Les échecs électoraux des socialistes ibériques Zapatero et Socratès, pourtant portés aux nues pour leur pragmatisme par les oppositions de gauche dans le reste de l’Europe, sonnent le glas du socialisme d’accompagnement de la crise. Sur les 27 pays européens, la gauche ne dirige plus aujourd’hui, excusez du peu, que 5 pays : Chypre (dirigé par un communiste), la Slovénie (où le gouvernement social-démocrate est minoritaire depuis mai), l’Autriche (en grande coalition avec les conservateurs), la Grèce de Papandréou et donc l’Espagne de Zapatero.

2) Les débats électoraux n’ont porté que sur la position du curseur sur l’échelle de l’austérité généralisée. Aucune imagination de la gauche gouvernementale, un suivisme ahurissant à l’égard des marchés financiers qui dictent leurs lois, tel est le quotidien du pauvre électeur qui se réclamerait encore de gauche… On le démobiliserait pour moins que cela !

3) Le mécontentement déserte le champ électoral pour se réfugier dans l’indignation (en Espagne) ou l’abstention (41% ce dimanche au Portugal, nouveau record pour la pourtant jeune démocratie portugaise !). Même la gauche de la gauche ne profite pas de la crise (-5% pour le Bloc de gauche au Portugal).

Face à un tel désastre, la sidération de la social-démocratie européenne est au moins aussi grande que celle de la France face à l’affaire DSK ! Il suffirait presque de quelques victoires municipales d’une gauche morale en Italie qui conteste plus Berlusconi dans son style que dans le fond de sa politique pour que la gauche se reprenne à rêver ! Chimères en réalité ! La crise continue de porter les droites européennes et les contestations semblent autant de nourritures nouvelles dont elles se délectent.

Face à un tel séisme politique et idéologique, la solution ne peut pourtant venir que d’une Révolution interne à la social-démocratie européenne. On attendrait d’elle qu’elle invente un socialisme de transformation qui lui permette de gagner un soutien populaire dans la durée. On voudrait voir l’Internationale socialiste décréter une sorte d’état d’urgence idéologique, s’ouvrir à toutes les tendances progressistes et tenir des Etats généraux du renouveau. On voudrait voir des responsables politiques prendre du recul par rapport à leur action, des penseurs européens lancer un débat pour la refondation de la gauche. On aimerait participer d’un grand mouvement d’émancipation des peuples, un nouveau printemps des peuples européens… malheureusement, comme l’écrivait le dramaturge espagnol Calderon au XVIIe siècle : « La vie est un songe et les songes rien que des songes. »

Jean-Philippe Huelin - Tribune | Mardi 7 Juin 2011

mercredi 1 juin 2011

L'hégémonie culturelle de la droite contestataire-conservatrice


Valéry Rasplus a écrit un compte-rendu très circonstancié de "Voyage au bout de la droite" sur son site "Le Voyageur social". Vous pouvez le lire en cliquant ici.

Jean-Philippe Huelin : « Les collectivités locales ne sont pas un contre-pouvoir »

Politique. Dans son dernier essai, le socialiste jurassien analyse la droitisation de la société. Un phénomène que, selon lui, les victoires de la gauche aux élections locales n’arrivent pas à enrayer.

Votre nouveau livre parle de la droitisation des sociétés occidentales. De quoi s’agit-il ?

Au départ, il y a un constat : malgré le contexte économique et social qui pourrait lui être favorable, la gauche ne gagne plus d’élections. Aujourd’hui, tout débat politique se résume à des prises de position des droites. La gauche est marginalisée, elle n’a plus de modèle à proposer et elle n’arrive pas à en inventer un autre. Nous avons essayé de comprendre ce phénomène.

Comment cette droitisation s’est-elle opérée ?

Ça commence à la fin des années 70 et au début des années 80 avec l’arrivée d’une droite néolibérale en Grande-Bretagne et aux États-Unis puis le phénomène s’est étendu à l’ensemble des sociétés occidentales. La droitisation, ce n’est pas une réanimation des droites du passé mais un phénomène nouveau lié à la peur du déclassement de l’occident qu’il soit américain et européen. Depuis trente ans, les droites ont imposé leur vision du monde, leur hégémonie culturelle qui se sont traduites par des victoires électorales. Elles ont imposé le néolibéralisme contre le keynésianisme de l’après-guerre, l’anticommunisme puis le choc des civilisations… Elles ont repris à la gauche sa capacité de contestation. Il n’y a qu’à voir ceux qu’on a appelés les nouveaux philosophes qui sont passés du droit-de-l’hommisme à Nicolas Sarkozy.

N’y a-t-il pas un paradoxe à parler de droitisation alors que la gauche arrive en tête des élections locales depuis 2007 et qu’elle est à la tête de nombreuses villes…

Mais l’enjeu idéologique dans les élections locales est inexistant ! Pour moi, il s’agit là d’une nouvelle forme de cohabitation. Depuis 2002, et l’organisation des législatives dans la foulée de la présidentielle, il n’y a plus de cohabitation possible au plus haut sommet de l’État. Inconsciemment les citoyens procèdent à un équilibrage en confiant les exécutifs locaux à la gauche qui jouent les infirmières pour panser les coups portés par le pouvoir national. Mais cette nouvelle forme de cohabitation est dangereuse pour la gauche.

Pourquoi ?

Parce qu’elle peut anesthésier ses ambitions pour reprendre le pouvoir national. La gauche se recroqueville sur les collectivités qui ne sont pas un contre-pouvoir et qui n’ont finalement qu’une emprise limitée sur la vie des gens. Certes elle n’a pas intérêt à délaisser ces collectivités qui donnent des places pour les siens. Mais je ne crois pas que ces élections locales posent des jalons idéologiques politiques sur lesquels on pourrait s’appuyer pour une victoire nationale. C’est totalement déconnecté.

Même analyse pour le conseil général du Jura qui a basculé à gauche en mars ?

Oui. D’ailleurs, on peut souligner la victoire fragile de la gauche qui est certes majoritaire en sièges mais minoritaire en voix avec un écart d’un millier de voix. Dans la perspective des futures élections territoriales en 2014, sur les sept cantons les plus petits du Jura susceptibles de disparaître, cinq sont tenus par la gauche, deux seulement par la droite. Si l’on analyse le résultat des cantonales, la droite reste majoritaire dans deux des trois circonscriptions du département : Lons et le haut Jura. On est loin d’un mouvement porteur.

Ce vote à gauche peut aussi témoigner d’une volonté de changement des électeurs…

Les gens n’attendent plus de la gauche qu’une alternance par rapport à la droite. Or l’alternance sans alternative ne sert pas à grand-chose. On ne sait pas en quoi une gestion de gauche est radicalement nouvelle. On a confié les clés du département à une majorité sans savoir très bien ce qu’elle va faire. C’est une critique que je fais à toute la gauche, dont nous sommes collectivement responsables. Avoir des élus locaux ne suffit pas à gagner une élection nationale. On l’a vu en 2007 pour la présidentielle. Si on n’a pas préparé idéologiquement le terrain, on n’en tire aucun bénéfice.

Vous-même avez été candidat PS dans le canton de Moirans-en-Montagne ?

Et j’en sais quelque chose : j’ai voulu faire une campagne idéologique notamment autour du thème du bouclier rural qui n’a pas pris.

Cela n’a pas été repris par le PS comme argument de campagne.

On a laissé chacun mener campagne comme il l’entendait, avec un programme mais sans un projet issu d’un travail collectif, qui aurait pu guider tout le monde.

Vous participez à l’organisation de la primaire socialiste dans le Jura…

Oui, je fais partie de l’équipe qui s’en occupe. J’étais, dès le départ, favorable aux primaires qui devaient initialement s’étendre sur plusieurs mois avec une désignation rapide des candidats. Cela aurait permis de faire émerger un inconnu comme Obama aux États-Unis par exemple. Au lieu de cela, on a vu une longue période de jeu de dupes où les candidats potentiels se testent par rapport aux sondeurs. Avec des primaires fixées au 9 octobre, la campagne de fond va durer trois semaines. Le système retenu ne favorise finalement que les personnalités établies, ce qui est au fond là encore un réflexe conservateur, un réflexe de droite.

Propos recueillis par Sandrine Chabert, publié dans le Progrès le 1er juin 2011


lundi 30 mai 2011

Le salaire maximum: aujourd'hui dans Pater, demain dans la loi ?

Animateur du site « Pour un salaire maximum » et coauteur de « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011), Jean-Philippe Huelin défend l'idée qu'une loi pour le salaire maximum serait un symbole judicieux pour la campagne présidentielle de 2012.

Histoire d'une complicité puis d'un affrontement entre un président de la République (Alain Cavalier, le réalisateur) et son Premier Ministre (Vincent Lindon), le film Pater avance et défend l'idée d'un salaire maximum indexé sur le salaire minimum selon un coefficient qui sur lequel les deux hommes sont en désaccord : le Premier Ministre pense que le ratio doit être de un à dix, le président penche pour un à quinze. Pater ne figure pas au palmarès du festival, l’honneur des festivaliers est donc sauf !

Loin de la Croisette néanmoins, l’idée fait son chemin depuis le lancement de la pétition de Marianne en 2009. Elle fait aujourd’hui partie du programme des principaux partis de gauche : écart maximum de 1 à 20 entre les plus bas et les plus hauts salaires dans chaque entreprise pour le Parti de gauche, revenu maximal qui correspondrait à 30 fois le revenu médian pour Europe écologie - Les Verts, même le PS y vient puisque dans son projet pour 2012, il propose « qu'au sein des entreprises qui ont une participation publique dans leur capital, les rémunérations soient comprises dans une échelle de l'ordre de 1 à 20. » L’avancée peut paraître timide par rapport aux autres partis de gauche, il n’en reste pas moins que c’est un progrès encore inenvisageable il y a quelque temps…

Dans cette précampagne présidentielle, le salaire maximum sert de marqueur. Il est de presque tous les discours de Jean-Luc Mélenchon qui n’hésite jamais, avec son verbe gouailleur, à ressusciter le Georges Marchais de 1981 qui disait sur le plateau de l’émission Cartes sur table : « Au-dessus de 4 millions (d’anciens francs), 100% d'impôt, je prends tout ! » Eva Joly le reprend à son compte sans que Nicolas Hulot, étrangement, n’en fasse autant. Rien encore du côté des candidats socialistes à la primaire mais Arnaud Montebourg devrait sans doute le défendre pour donner du contenu symbolique à son socialisme de transformation. N’oublions pas qu’un récent sondage de l'Ifop publié par L’Humanité (1) montrait contre toute attente que la mesure recevait le soutien de 75% des personnes interrogées.

Le salaire maximum serait certes une mesure symbolique, c’est sa limite mais c’est sa principale force. Comment entrer dans un débat aussi ardu que celui sur la fiscalité sans annoncer une rupture avec les excès de la période actuelle ? Le salaire maximum pourrait être l’accroche populaire à la révolution fiscale si brillamment défendu par le trio Landais-Piketty-Saez (2). On ne pourra pas faire croire aux Français qu’on va sérieusement réformer l’impôt sur le revenu en lui redonnant sa nécessaire progressivité sans fixer de limites à la goinfrerie des hauts salaires. Un nouveau partage entre travail et capital passe par un retour à une décence commune qui rend impossible des écarts de revenus de 1 à 400.

Le salaire maximum est donc une formidable arme dont pourra se saisir un candidat de gauche qui voudrait battre le président sortant au second tour. Pour retrouver un écho et une crédibilité dans les couches populaires, le candidat de l’alternative en aura bien besoin.

(1) L’Humanité du 11 janvier 2011
(2) Pour une révolution fiscale, Le Seuil, 2011

Marianne2 - Jean-Philippe Huelin - Tribune | Lundi 30 Mai 2011

lundi 23 mai 2011

Lutter contre la prolophobie, retrouver le peuple

Jean-Philippe Huelin, co-auteur de « Recherche le peuple désespérément » (François Bourin, 2009), était l’un des invités de l’Université Participative et Populaire, organisée samedi 14 mai à Villers-sur-Orge par Désirs d’avenir en Essonne et intitulée « Gauche/classes populaires : le divorce ? »

Essonne Info : Votre livre a servi de fil conducteur à cet après-midi de débat. Que démontrez-vous dans votre livre ?

Jean-Philippe Huelin : Nous avons voulu faire le bulletin de santé des couches populaires en France. Absents médiatiquement, de plus en plus méprisés, les ouvriers et les employés constituent encore près de 60% de la population active et leur vote est décisif lors des grands rendez-vous électoraux (référendum sur la Constitution européenne en 2005, présidentielle en 2007).

Essonne Info : Une note de « Terra Nova » sur la stratégie électorale pour 2012 a été publiée il y a une dizaine de jours, et recommande à la gauche d’assumer son éloignement avec les couches populaires. Qu’en avez-vous pensé ?

Jean-Philippe Huelin : Cette note assume les conséquences du tournant néolibéral entérinant la mondialisation que le PS a opéré sans jamais le revendiquer depuis 1983. Elle théorise a posteriori une stratégie électorale structurellement perdante pour la gauche, qui ne permet l’accession au pouvoir que très provisoirement, la gauche se montrant incapable d’inverser la droitisation des sociétés occidentales.

Essonne Info : Vous êtes donc en totale opposition avec Terra Nova, mais alors quelle stratégie adopter pour la gauche ?

Jean-Philippe Huelin : Il ne faut pas faire l’impasse sur la réalité de la géographie sociale française. La ligne de front politique passe à la fois par le Nord-est et par les zones périurbaines. C’est là que s’est opéré un réalignement électoral qui a porté la droite au pouvoir. Il y a une France des perdants de la mondialisation à qui l’accès aux villes est devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? Est-ce un hasard si ce sont surtout des ouvriers et des employés ? Une certaine prolophobie des élites de gauche empêche de voir que les solutions à apporter sont de deux ordres : économiques et sociales d’une part, culturelles et identitaires de l’autre.

Essonne info, 23 mai 2011

jeudi 12 mai 2011

Vers une coalition sociale majoritaire incluant le monde rural ?

Cette semaine, je suis l'invité du site d'information Shogoun et devient donc "l’empereur de Shogoun" (pour la semaine seulement, mon républicanisme est donc sauf!).

Nul doute que le vote du monde rural sera un des enjeux du scrutin présidentiel de l’année prochaine. Le PS a fourbi ses armes en travaillant sur un « bouclier rural » qui a été défendu récemment dans le cadre d’une proposition de loi à l’Assemblée nationale alors que les députés UMP ruraux se regroupaient dans un groupe d’influence appelé « Droite rurale ».

Rappelons que l’élection présidentielle de 2007 s’est très largement jouée dans la capacité des deux principaux candidats à gagner l’électorat populaire, surreprésenté dans le monde rural. A ce jeu, le candidat Sarkozy a surclassé sa rivale puisque la candidate socialiste, qui a certes rattrapé quelques longueurs dans le vote ouvrier par rapport au désastreux résultat de Lionel Jospin an 2002, reste la candidate des villes quand Nicolas Sarkozy se faisait le champion du monde rural. En réalité, le vote socialiste suit un « gradient d’urbanité » : plus on est proche du centre des villes, plus le score Royal augmente. Loin de la « réalité médiatique », cette coalition sociale des bobos et des banlieues (pour faire très très court) est structurellement minoritaire, la fondation Terra Nova devrait se pencher avec plus de sérieux sur cette réalité. Le défi pour une gauche qui voudrait reprendre le pouvoir dans la durée est donc de reprendre pied, politiquement et culturellement, dans ce monde rural.

Pour ce faire, le « bouclier rural » aborde de front les deux chantiers prioritaires pour le monde rural mais aussi en réalité pour l’ensemble de nos concitoyens : la question de l’égalité, en particulier face aux services publics, et celle de l’emploi. A la première, le texte de la proposition de loi met intelligemment en avant le critère de la durée maximale du trajet entre chaque citoyen rural et les services essentiels. A la seconde, il répond équité en proposant des zones de développement économique rural favorisées par de nouveaux outils fiscaux, bancaires et réglementaires.

Cependant, la perspective doit être bien plus large qu’une série de mesures, aussi indispensables soient-elles. C’est la perception du monde rural par la gauche qu’il faut modifier, c’est la vision souvent méprisante et parfois empreinte de prolophobie des élites urbaines pour la ruralité qu’il faut changer. La gauche doit retrouver le sens de l’épaisseur géographique de la France car l’apparition d’un archipel métropolitain aspiré par le turbo-capitalisme, délaissant et rejetant l’arrière-pays rural est la conséquence géographique de la mondialisation néolibérale. Des élites intégrées d’un côté, des couches populaires de plus en plus écartées du cours du monde de l’autre, cette situation est inacceptable pour tout républicain conséquent.

Finalement, la défense du monde rural, dans cette dimension de la préservation de l’unité nationale et du maintien de l’égalité républicaine entre tous les citoyens, est une des modalités les plus pratiques du combat contre la globalisation.

Jean-Philippe Huelin, Shogoun, 12 mai 2011